Anorexie : les magazines sont-ils coupables ?
Dans dix jours, c’est le coup d’envoi des défilés de prêt-à-porter,
l’occasion de se pencher de près sur le lien controversé entre l’image des
mannequins filiformes et cette terrible maladie qu’est l’anorexie. A trop
vouloir ressembler à une gravure de mode, peut-on tomber dans l’engrenage de ce
trouble alimentaire aux risques mortels ? Quelle est véritablement
l’origine de cette maladie et comment en sortir ?
Quel lien
peut-on faire entre l’anorexie et l’image de la femme très mince, véhiculée par
les magazines et la mode ?
Dr Vannina
Micheli-Rechtman : Tout un
ensemble de chose fait que l’on est dans l’ultra light. Il n’y a qu’à voir tous
les produits allégés qui existent. Aujourd’hui, prédomine un culte de la
minceur, même si je pense que cela va changer. Il faut savoir que les jeunes
femmes en photo dans les magazines ont été retouchées de partout, qu’elles ne
sont pas comme ça dans la réalité. Elles ne sont pas femmes parfaites, c’est le
numérique qui les rend tel qu’on les voit. Même les plus grands mannequins sont
retouchés.
C’est grave,
car les jeunes femmes pensent qu’elles peuvent devenir comme le mannequin
qu’elles ont en photo sous les yeux, mais ce n’est pas vrai. Aujourd’hui, il y
a une recrudescence de l’anorexie dans les pays développés, d’une part parce
que l’on en parle plus, d’autre part parce que l’image de la femme a
changé : avant, la femme idéale était beaucoup plus ronde que maintenant.
Souvent, les
filles commencent un régime pour être comme les autres, parce qu’elles se
sentent mal dans leur corps et qu’elles pensent qu’il y a du trop quelque part.
Elles veulent être comme la société veut que les femmes soient, c’est-à-dire
minces, voire maigres. C’est le critère de beauté inculqué aux jeunes femmes
d’aujourd’hui.
La maigreur donne un statut de puissance aux jeunes filles. Elles s’imaginent qu’elles sont d’autant plus puissantes face aux autres qu’elles sont capables de maîtriser leur poids.
Mais
l’anorexie n’est pas due qu’à l’influence des magazines, il y a sûrement des
causes plus profondes ?
Dr V.
M.-R. : C’est
plurifactoriel. Il y a une l’influence de la société, des images, de la mode
dont on vient de parler, et puis, il y a un profil psychologique. Ce sont des
personnes qui ont besoin de maîtriser leur corps, leur esprit, les aliments, la
balance et de compter les calories.
Le
déclenchement se passe souvent à la puberté, c’est-à-dire au moment où les
caractères sexuels secondaires apparaissent, avec les premières règles, et
l’apparition des formes, notamment des seins. A cette période, il est difficile
d’accepter sa féminité, c’est-à-dire passer de l’enfance à l’âge adulte,
autrement dit devenir une femme.
Les hommes
anorexiques sont très rares, puisque dans 9 cas sur 10, ce sont des femmes. Le
profil des hommes anorexiques est différent, ce sont souvent des obsessionnels
qui souffrent de Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC). Pour les femmes,
c’est vraiment un phénomène de société.
Il y a donc ce phénomène de la mode, de l’ultra minceur et puis, un certain nombre de caractères psychiques propres à ces jeunes femmes.
Le milieu de
la mode a commencé à réagir ?
Dr V.
M.-R. : Depuis le
décès du mannequin brésilien (Ana Carolina Reston) en novembre 2006, des
mesures ont été prises en Espagne et en Italie. Un code éthique a été mis en place
par les ministres de la Jeunesse, des Sports et de la Santé pour qu’il y ait un
contrôle sur les mannequins qui défilent, et donc, sur l’image de la beauté que
l’on donne à travers la mode.
La polémique, qui en a découlé, a permis de débattre pour savoir si l’on devait laisser défiler des jeunes filles de 14 ans, ultra maigres ou pas. Mais, je crois que les choses sont vraiment en train de changer.
Sur quels
critères peut-on se baser pour dépister l’anorexie ?
V.
M.-R. : Il n’y a pas
vraiment de profil psychologique type des anorexiques ; par contre, il y a
une tranche d’âges, l’adolescence, où l’on sait que ça commence, même si, dans
certains cas, ça peut continuer à l’âge adulte, où elle devient plus un
symptôme de la dépression.
Les critères
physiques de l’anorexie sont un amaigrissement rapide et l’arrêt des règles.
Les anorexiques ont tout le temps froid, des mains et des pieds bleus, les
ongles cassants. De plus, elles présentent une perte des cheveux anormale, ont
la peau très sèche, parfois recouverte d’un duvet de poils fins.
Pour les
critères psychiques, ce sont des personnes tristes, qui s’isolent tout d’un
coup. Elles font beaucoup de sport et sont dans le déni de leur maigreur. Elles
sont en général assez brillantes à l’école ou à l’université, perfectionnistes
dans tout ce qu’elles font, mal dans leur peau. Elles ont une image négative
d’elle-même, n’ont pas confiance en elles.
Une anorexique peut aussi être boulimique et se faire vomir, ce qu’on appelle une anorexique mixte, c’est-à-dire qu’elle alterne périodes de restriction extrême et périodes où elle se gave et se fait vomir après. Les conséquences sur la santé peuvent être dramatiques, comme le manque de potassium qui peut conduire à une crise cardiaque ou l’ostéoporose.
Quel rapport
l’anorexique a-t-elle avec son corps, la féminité et son image ?
V.
M.-R. : Très
difficile. Souvent les anorexiques se trouvent trop grosses, même quand elles
sont ultra minces. Elles ont une représentation de leur propre corps très
perturbé.
D’ailleurs,
au début des consultations, on essaye de leur faire entendre qu’elles sont trop
maigres. Parfois même, elles ne voient pas leur corps décharné, c’est
d’ailleurs souvent l’entourage qui nous les amène. Les anorexiques ont peur de
devenir des femmes car elles ont peur du rapport à l’autre, à la séduction, à
la sexualité et au masculin.
Elles ont
peur de n’être qu’un objet de désir, c’est pour ça que ce sont souvent des
filles assez intelligentes, assez brillantes, qui refusent de n’être qu’un
corps. En fait, elles basculent, ont envie d’être "pur esprit" au
lieu d’être "pur corps". Il y a une espèce de culte de l’esprit, et
le corps est comme laissé de côté.
Les anorexiques ont un rapport très particulier avec la nourriture, c’est un comptage permanent des calories, elles sont au courant de la teneur en calories du moindre aliment et sont, toute la journée, dans une obsession du comptage des calories. En plus, elles ont une représentation complètement fausse du métabolisme et ne se rendent pas compte qu’il y a un minimum de calories nécessaires pour vivre par jour, seuil qu’elles n’atteignent pas.
Il est
difficile de s’en sortir, de guérir de l’anorexie…
V.
M.-R. : Oui, c’est
très difficile. Il y en a qui guérissent, et malheureusement, certaines
décèdent. La solution de l’hospitalisation est une solution extrême, on
l’envisage uniquement quand il y a un risque vital pour la patiente.
C’est un
travail psychologique de longue haleine qu’il faut entreprendre, il ne faut pas
désespérer, il faut s’accrocher et essayer de renouer avec une vie sociale,
sortir et voir des gens.
Les médias
ont aussi un côté positif, car ils permettent, en parlant de l’anorexie,
d’aller consulter plus rapidement. Quand un patient va consulter, c’est une
équipe entière qui le prend en charge : psychologue, endocrinologue,
nutritionniste…
Il faut surtout consulter au plus vite et ne pas s’isoler.
Pourquoi
certaines anorexiques arrivent-elles à guérir et d’autres pas ?
V.
M.-R. : Certaines
anorexiques arrivent à s’en sortir plus facilement que d’autres parce qu’elles
se sont prises en charge assez vite. Plus la prise en charge médicale est
précoce, meilleur sera le pronostic.
Le problème est qu’au début, il y a souvent un déni de la maladie qui empêche l’anorexique d’aller consulter au plus vite. L’entourage, qui est la plupart du temps responsable des consultations, ne s’aperçoit pas toujours tout de suite qu’une jeune fille est anorexique. Mais plus on en parle et plus les esprits sont en éveil, plus les jeunes femmes iront consulter assez tôt.
Le contrôle
absolu se fait-il sur autre chose que les calories et le poids ?
V.
M.-R. : Elles sont
souvent hyperactives, que ce soit dans le sport ou dans la vie de tous les
jours, et comme elles font plein de choses, l’entourage est inquiet mais en
même temps, il se dit que tout fonctionne bien : elles ont des bons
résultats scolaires, sont bonnes dans tout ce qu’elles font mais sont maigres.
L’anorexique a tendance à s’isoler du monde, évite les sorties avec les copains, ne va jamais boire un verre ou manger à l’extérieur, se coupe complètement du monde et n’a plus de relation sociale.
L’image que
renvoie les magazines de la femme ultra mince influence-t-elle les jeunes
femmes ?
V. M.-R. : Absolument. D’ailleurs, il y a maintenant de plus en plus de titres dans les magazines féminins sur la révolution ronde : "Etre ronde, ça nous plaît", "La fin des complexes". Ça change, et je pense que ça peut influencer les gens et que l’on va voir la vie différemment. On va vouloir profiter des plaisirs de la vie, avoir une hygiène de vie plus sportive, plus en rondeur. Je crois vraiment que l’on va changer de mentalité et le nombre d’anorexiques va peut être diminué.
Par rapport
aux médias, que pensez-vous qu’il faut faire pour que ça change ?
V. M.-R. : Je pense que les magazines ont pris conscience qu’il fallait que ça change. Ce qui est important, c’est que les vêtements doivent s’adapter au corps, et ça ne doit pas être l’inverse. Aujourd’hui, beaucoup de créateurs sont conscients de ça.
Peut-on
déculpabiliser les familles et l’entourage des anorexiques ? On a souvent
dit que c’est de la faute de la mère, et aujourd’hui, du père...
V.
M.-R. : On a dit que
c’était la faute de la mère puis la faute du père qui était trop présent. Il
faut absolument déculpabiliser l’entourage, il faut sortir de ça. Les parents,
quand on les reçoit, sont effondrés. Il faut trouver un équilibre au sein de la
famille et de l’entourage, c’est pour cela que les consultations familiales
peuvent aider les anorexiques à sortir de leur symptôme.

Commentaires