Petite

"Je
vis avec la faim, je la mate, je la dompte, je l'apprivoise, je l'endors. Après
avoir été cruelle, elle se calme toute seule, il suffit d'attendre. Je sais
qu'un bonbon la trompe. J'aime la sentir toute la journée, juste en dessous du
plexus, un courant d'air qui me réunit à l'air du ciel. Je considère que la
faim me donne une énergie immense, une légèreté de sarcasme. Mes pieds ont
moins à porter, et même si la surveillante générale m'a dit que j'étais longue
comme un jour sans pain, et qu'on me trouvait désormais agressive et méchante -
alors qu'il me semble ne dire quasi rien à personne et passer comme une
danseuse - je suis fière de mon entreprise. J'allège le monde."
Nouk a un
problème : elle a treize ans et décide de ne plus manger, de ne plus avoir
faim, de ne plus grandir. Pourtant Nouk est une fille brillante et très
intelligente. Mais son mal pousse en elle, d'abord sans éveiller de soupçon ni
de crainte, pour finalement aboutir à des crises de larmes, des affrontements
avec ses parents, les médecins, jusqu'à tenter de guérir de cette terrible
maladie. L'anorexie. Difficile d'y mettre un nom pour ces adultes qui n'y
comprennent pas grand-chose, qui se trompent sur ce qui se trame dans la tête
de Nouk, pour eux elle est bien trop jeune pour penser aux modes et à la beauté
(le mannequin Twiggy est très en vogue durant ces années 60). Pour Nouk ce
contrôle de la faim et de son corps va bien au-delà de ces futilités. C'est son
petit cheval de bataille contre des démons qui l'animent et l'habitent. Mais
personne ne peut comprendre. Alors très vite le drame va commencer. Elle va
perdre la confiance des siens, être enfermée dans un centre hospitalier et
réapprendre les gestes essentiels à sa survie. Car Nouk est en danger de mort
mais elle ne le sait pas...
"Petite"
c'est toute cette histoire d'une adolescente intelligente et douée qui cesse de
s'alimenter du jour au lendemain. "Petite" c'est toute l'histoire
d'une anorexie qui empoisonne une existence et une vie de famille. Geneviève Brisac
parle à travers la petite Nouk qui confie ses états d'âme, ses victoires, ses
résolutions et ses angoisses. "Petite" est une histoire poignante,
détaillée et finement construite. L'auteur prend un soin particulier à décrire
la maladie et sa perversité, à souligner que Nouk n'est pas folle ni méchante,
qu'elle ne fait pas exprès, qu'elle ne veut pas torturer sa famille, ni se
rendre intéressante. C'est un mal qui ronge le corps et l'ossature de la jeune
fille, mais pas seulement. "Petite" en révèle toute l'étendue...
C'est
joliment écrit, finement exprimé, surtout à travers la voix de la jeune Nouk de
treize ans. Il est juste (un peu) dommage de hâter la fin, notamment avec le
passage des années, ce qui rend la fin du roman un peu hoquetante. Mais
Geneviève Brisac possède un véritable talent d'écrivain qui se confirme de
lecture en lecture.
"Quelquefois
les livres vous aident plus que n'importe quoi."

Commentaires